ENTRETIEN STUDIO PACHÓN-PAREDES

En cinq ans seulement, ils ont consolidé leur propre vision dans le panorama architectural national. Un parcours intense, marqué par des projets profondément engagés dans le contexte, le temps, l’énergie et ce qui a déjà été construit. Nous avons discuté avec Luis et Inés de la création du cabinet en pleine pandémie, de l’approche conceptuelle de « Non-Binary Space », de leur vision de la durabilité spatiale et de leur récompense par le Prix d’architecture du CSCAE.
En cinq ans seulement, vous vous êtes imposés comme l’un des cabinets les plus prometteurs du panorama national, couronnés par le Prix d’architecture 2024 CSCAE, dans la catégorie Rénovation. Comment résumeriez-vous ce parcours fulgurant depuis la création du cabinet en 2020 ?
En réalité, nous ne nous définirions pas comme l’un des « cabinets les plus prometteurs »… pour de nombreuses raisons, mais surtout parce que nous pensons que l’un des atouts majeurs de notre génération est qu’il n’existe pas une seule direction prometteuse, mais plusieurs. Diverses études voient le jour et se consolident, elles proposent différentes façons d’appréhender et d’exercer l’architecture, qui accomplissent (et accomplissons) un travail approfondi, engagé et critique vis-à-vis des inerties héritées des dernières décennies.
Dans notre cas, depuis la création de STUDIO PACHÓN-PAREDES en 2020, nous avons vécu une aventure intense, marquée par la volonté d’aborder chaque projet à partir d’une perspective globale, en intégrant quatre aspects fondamentaux dans notre pratique : l’espace, le temps, la matière et l’énergie, et surtout les relations intrinsèques entre eux. Ce fut une période de premières fois, d’apprentissages permanents, mais aussi de mise au point de la direction dans laquelle nous voulons investir notre temps et notre énergie.
Nous nous intéressons particulièrement au travail sur ce qui existe, sur ce qui a déjà été construit. Nos recherches « NON-BINARY SPACE » et « CROSS-SPACE », récompensées par le Prix d’architecture 2024 CSCAE dans la catégorie Rénovation, proposent une forme d’interprétation, d’adaptation et de transformation des habitats et des traditions existants, en cherchant à intégrer l’incertitude et la diversité de l’habitat contemporain.
On peut dire que, grâce à la pandémie, Luis et moi avons retrouvé l’occasion de retravailler ensemble. Depuis la fin de nos études jusqu’à ce moment-là, chacun travaillait dans un cabinet différent et nous ne nous réunissions qu’à certaines occasions et pendant notre temps libre.

Comment s’est passée la création d’un cabinet en pleine pandémie ?
La situation a mis en évidence un sujet qui nous préoccupait. Passer autant de temps dans un même espace a mis en évidence l’incertitude quant aux modes d’habitation et l’urgence de les repenser. La rigidité de la configuration des espaces domestiques et le besoin de disposer d’espaces plus flexibles et adaptables, ainsi que la dissolution des frontières entre l’intérieur et l’extérieur, entre l’artificiel et le naturel, ont été mis en évidence. Les logements se sont transformés en bureaux, en écoles, en salles de sport et en restaurants, devenant à la fois des espaces intérieurs et extérieurs, privés et publics. Les logements sont devenus des villes à part entière.
Ce scénario n’a fait que renforcer notre conviction quant à la nécessité d’une architecture qui embrasse l’ambiguïté et la transformation, qui permette des usages multiples et des interprétations ouvertes.

Si vous deviez vous décrire l’un l’autre… Quel serait selon vous le plus grand talent ou point fort de l’autre au sein du cabinet ?
Même si nous pourrions dire que nous sommes très différents et que nos différences se complètent à merveille, il n’en reste pas moins que nous partageons une compétence que nous considérons comme essentielle pour des cabinets de notre envergure. La capacité d’avoir une vision large et transversale tout en étant approfondie et critique.
Aujourd’hui, nous vivons dans un contexte qui tend vers l’ultra-spécialisation, où chaque personne devient experte dans un domaine très spécifique… Toutefois, un petit cabinet comme le nôtre exige justement le contraire : être capable d’aborder les multiples dimensions du projet avec le même niveau d’implication et de rigueur, ce qui est en voie de disparition dans notre profession. Nous devons devenir des « experts » dans chaque domaine que nous abordons et être capables de relier et de coordonner chacun d’entre eux de manière holistique.
Cela implique d’être capable d’interpréter et de réinterpréter les normes techniques ou urbanistiques, de concevoir un détail constructif à l’échelle 1:1 et, en même temps, de savoir adapter le discours et les documents graphiques pour communiquer efficacement avec un client, un technicien, un artisan, un étudiant ou un congrès. Il faut également maîtriser les outils numériques, sans pour autant perdre ses compétences manuelles ; connaître la gestion d’entreprise, l’administration et l’économie du projet, tout en étant capable de communiquer et de partager ce que nous faisons de manière claire et accessible.
Pour souligner une différence entre nous deux, en raison de nos collaborations précédentes avec d’autres cabinets, il existe une dualité enrichissante : Inés a principalement travaillé dans l’architecture privée et domestique à petite échelle, tandis que j’ai été davantage lié à l’architecture publique et à plus grande échelle. Cette différence nous a permis de comprendre comment les processus varient en fonction du type de commande — depuis la gestion initiale avec le client jusqu’au chantier et la diffusion — et nous a procuré une précieuse polyvalence qui nous permet de nous adapter avec la même rigueur aux projets publics comme privés.

Vous définissez votre travail à travers le concept Non–Binary Space, une idée qui mise sur la liberté d’utilisation et d’interprétation des espaces. Comment cette approche est-elle née et comment influence-t-elle votre façon de concevoir ?
En résumé, « NON-BINARY SPACE » est une recherche expérimentale qui explore la durabilité spatiale et l’habitat indéfini, à travers les synergies produites entre l’espace, le temps, la matière et l’énergie ; ce qui permet de favoriser la liberté d’adaptation, d’occupation, d’utilisation et d’interprétation de l’espace par ses utilisateurs dans le temps, et de le libérer de sa fonction.
Vos travaux reflètent une grande sensibilité à l’environnement, aux matériaux et à la gestion de l’énergie. Lorsque vous choisissez un revêtement, quels sont les aspects que vous considérez comme essentiels ?
Le contexte joue un rôle fondamental dans nos décisions matérielles, constructives et formelles, même si son importance peut varier selon le projet et son ampleur. Nous comprenons le contexte de manière holistique et globale, sans le limiter uniquement à l’aspect historique, urbain ou culturel du lieu, mais en tenant également compte de l’utilisateur ou des habitats qu’il a intégrés.
Dans nos projets de la série « Cross-Space », la structure préexistante du bâtiment (qu’elle soit en béton, en bois ou en métal), la manière dont elle se matérialise dans l’espace intérieur, dont elle l’organise et l’adapte, devient un élément déterminant et primordial. Cette approche permet de transformer une contrainte structurelle en une opportunité spatiale et énergétique. À ces échelles, nous pourrions parler de : … la structure d’un bâtiment, en tant que contexte d’un espace…
Nous cherchons à travailler avec des matériaux naturels ou issus de processus aussi proches que possible de la nature, des matériaux durables et nécessitant peu d’entretien. Dans le contexte actuel de coûts élevés, nous évitons d’appliquer des revêtements inutiles, qui n’ont ni sens, ni fonction, ni utilité, la structure étant souvent la finition elle-même.
Nous aimons trouver un point de rencontre entre les aspects humains et sensoriels et les aspects scientifiques et techniques. Les revêtements doivent avoir un impact positif sur l’expérience humaine, en créant un dialogue entre ce qui est tangible et ce qui ne l’est pas.
Nous apprécions l’importance du matériau non seulement pour sa fonction esthétique, mais aussi pour son apport énergétique, tant passif qu’actif. Le matériau doit contribuer à la polyvalence de l’espace, favoriser la liberté d’adaptation et d’utilisation par l’utilisateur et libérer l’espace d’une fonction définie.


Dans le projet Non–Binary Cross Space III (Prix national d’architecture 2024, MATCOAM 2025), la mosaïque occupe une place prépondérante. Qu’est-ce qui vous a poussés à choisir ce matériau ?
Comme dans d’autres cas, nous recherchions un matériau résistant, durable et nécessitant peu d’entretien. Mais dans ce projet, il était également important qu’il apporte lumière et couleur, car il allait être appliqué dans des zones humides avec peu de lumière naturelle.
Dans les projets « CROSS-SPACE », la structure préexistante du bâtiment est non seulement respectée, mais elle devient également un élément fondamental du design. Dans ce contexte, la mosaïque permet d’intégrer et de façonner ces structures, transformant ce qui peut sembler à première vue une contrainte en une opportunité spatiale. De plus, il s’agit d’un matériau qui a été couramment utilisé dans des interventions domestiques depuis des décennies et qui est toujours d’actualité aujourd’hui, comme dans les œuvres de Luis Moya ou Carvajal.
Les salles de bains sont réduites au minimum en termes de nombre et de superficie, et sont organisées de manière à permettre leur utilisation simultanée par plusieurs personnes, elles fonctionnent comme des espaces partagés et non comme des compartiments fermés. Le matériau choisi devait être uniforme, applicable sur différentes surfaces et capable de créer à la fois une continuité et une séparation entre les espaces. Comme il s’agit d’un revêtement, il fait partie des couches les plus changeantes de l’architecture intérieure, ce qui permet à l’espace d’évoluer et de s’adapter au fil du temps sans modifier l’infrastructure de base.

Smaller Splash, finaliste du prix « Ouvrage de l’année d’ArchDaily 2024 », propose une expérience sensorielle et corporelle dans laquelle l’espace se transforme à travers l’eau, la lumière et la matière. Quel rôle joue la mosaïque blanche dans la création de cette atmosphère ?
Dans Smaller Splash, la mosaïque blanche occupe une place centrale dans la création d’une atmosphère conçue pour créer une expérience corporelle et sensorielle transformatrice, à travers l’expérience thermodynamique produite par l’eau, la lumière et la matière.
Leur choix ne répond pas uniquement à des critères esthétiques, mais est directement lié aux principes d’indéfinition spatiale et de synergies entre les éléments qui guident notre travail. L’application continue de la mosaïque blanche sur les murs, les sols et même les plafonds contribue à dissoudre les limites physiques et à libérer l’espace des étiquettes fonctionnelles. Le résultat est un environnement moins défini par ses contours et davantage par l’interaction entre le tactile, le visuel et l’atmosphérique, permettant une expérience plus fluide et adaptable.
Par ailleurs, c’est un matériau idéal pour le contact avec l’eau, non seulement en raison de sa résistance, mais aussi de la façon dont il interagit avec elle. La manière dont la lumière se réfracte et se reflète sur le mosaïque sous l’eau renforce la sensation de fluidité et la qualité tactile de l’espace.
Il s’agit d’un matériau résistant et nécessitant peu d’entretien, deux aspects essentiels en termes de durabilité spatiale. La mosaïque blanche est particulièrement adaptée au contact avec l’eau. Non seulement elle résiste à une utilisation prolongée, mais elle intensifie également l’expérience sensorielle : la façon dont la lumière se reflète et se réfracte à sa surface sous l’eau amplifie la sensation de fluidité, de mouvement et de profondeur.
La couleur blanche optimise la réflexion de la lumière, naturelle et artificielle, permettant ainsi à l’espace d’apparaître plus vaste, plus lumineux et changeant tout au long de la journée. Cette capacité à capter et à diffuser la lumière est cruciale pour la transformation de l’espace proposée par le projet, sans qu’il soit nécessaire d’y apporter des modifications, s’adaptant facilement à différents usages, de l’activité physique et la détente au jeu ou aux loisirs.
En même temps, le blanc agit comme une toile neutre qui permet de modifier l’atmosphère simplement en changeant l’intensité ou la couleur de la lumière. Ces changements affectent non seulement la perception spatiale, mais aussi l’humeur et le bien-être physique et émotionnel de ceux qui y vivent. La lumière peut activer et stimuler, ou apaiser et détendre, établissant ainsi un lien direct entre la matière, le corps et les émotions.

D’un point de vue durable, comment évaluez-vous le fait de travailler avec des matériaux recyclés, comme la mosaïque écologique Hisbalit ?
Nous sommes particulièrement intéressés par l’utilisation de matériaux recyclés tels que la mosaïque écologique d’Hisbalit, car ils s’inscrivent parfaitement dans la philosophie de notre cabinet et nos recherches en matière de durabilité, tant matérielle que spatiale. Comme il s’agit d’un matériau composé de verre recyclé, il réduit la demande en ressources vierges et atténue l’impact environnemental lié à l’extraction et au traitement de nouvelles matières premières. Cela a un impact direct sur la durabilité du projet et la réduction de son empreinte carbone, des aspects que nous considérons comme prioritaires dans notre pratique.
Au-delà de son origine, la mosaïque écologique apporte une valeur ajoutée d’un point de vue spatial : c’est un revêtement durable, résistant et nécessitant peu d’entretien, ce qui permet de réduire les interventions futures, de favoriser une économie de moyens et d’assurer l’adaptabilité de l’espace au fil du temps. De plus, comme elle est fabriquée à partir de verre recyclé, elle contribue à boucler les cycles de matériaux, ce qui est essentiel dans notre conception des processus de construction.
Nous apprécions également que ce type de matériaux intègre innovation et technologie afin d’améliorer les performances sans renoncer à l’aspect sensoriel. Pour nous, il est essentiel que les matériaux permettent cette rencontre entre l’aspect humain et technique, entre l’aspect émotionnel et scientifique. En ce sens, la mosaïque écologique ne remplit pas seulement une fonction environnementale ou constructive, mais elle élargit également les possibilités expressives de l’espace. Sa polyvalence formelle et sa qualité esthétique en font également un outil utile pour développer des espaces polyvalents et non binaires, sans compromettre l’expérience sensorielle ni la rigueur formelle que nous recherchons dans chaque projet.
Travailler avec des matériaux tels que la mosaïque écologique d’Hisbalit n’est pas seulement un choix conscient. C’est aussi une manifestation pratique des valeurs qui sous-tendent notre architecture : soin, adaptation, permanence et connexion avec l’environnement.

Dans un contexte où la durabilité, la flexibilité et la technologie redéfinissent l’architecture, quelle est la tendance qui, selon vous, marquera la conception des espaces dans les années à venir ?
Nous comprenons que l’architecture du futur proche se concentrera sur la création d’infrastructures relationnelles qui, grâce à leur définition et leur permanence, permettront l’indéfinition et le changement des autres couches et échelles. Ces infrastructures doivent respecter leur contexte local, l’identité du lieu et sa mémoire, et ne doivent pas imposer une utilisation spécifique à leurs utilisateurs. Elles serviront plutôt de support ouvert à d’autres couches plus changeantes, favorisant ainsi la multiplicité, la négociation et l’appropriation active par les utilisateurs, ce qui garantira une véritable « durabilité spatiale » dans le temps.

Y a-t-il un rêve ou un défi que vous aimeriez réaliser en tant que cabinet ?
Nous pourrions affirmer que notre objectif principal est de continuer à travailler avec le même enthousiasme et le même engagement que jusqu’à présent. Nous n’aspirons pas à devenir un grand cabinet, mais nous souhaitons continuer à rechercher, expérimenter et apprendre à travers chaque projet, chaque commande, chaque client et chaque thème qui nous est proposé. Nous aimerions pouvoir continuer à travailler à toutes les échelles : de l’urbanisme et l’aménagement du territoire à la conception d’un meuble, d’une publication ou d’une pièce construite à petite échelle. De même, nous souhaitons continuer à approfondir et à mettre en pratique les recherches théoriques en cours, telles que Non-Binary Space et CROSS-SPACE, qui constituent la base conceptuelle de nos projets. À première vue, cet objectif peut sembler modeste, mais la vérité est que notre profession est exigeante, intense, et caractérisée par des délais très longs, incertains et complexes. À cela s’ajoutent des facteurs qui ne sont pas toujours sous notre contrôle, tels que les variables économiques ou administratives. C’est pourquoi conserver notre énergie et notre enthousiasme au fil du temps est pour nous un défi aussi ambitieux que nécessaire.
Nous aimerions pouvoir travailler sur des bâtiments où la polyvalence, la durabilité spatiale et la liberté d’utilisation ne sont pas des ajouts ultérieurs, mais des principes qui guident le projet depuis son origine.
Actuellement, nos recherches sur l’espace non binaire continuent d’évoluer. Si nous avons commencé par explorer ces questions dans le cadre de projets à petite échelle et de rénovations domestiques, nous sommes passés à des projets de rénovation et, plus récemment, à des projets de construction neuve. Cette progression d’échelle a révélé de nouvelles « couches d’indéfinition » et de recherche, ainsi que des processus créatifs et techniques qui n’étaient pas aussi évidents (bien que perceptibles) à l’échelle de la rénovation. Dans le cadre de cette évolution, et devant assumer la responsabilité de construire de nouveaux bâtiments alors qu’il en existe déjà beaucoup qui pourraient être réutilisés, il nous semble particulièrement pertinent d’étudier comment la structure d’un bâtiment, et même dans de nombreux cas une partie de ses installations, représentent les éléments les plus durables dans le temps. Ce sont également ceux qui ont le plus grand impact économique sur l’ensemble d’un ouvrage. Dans le même temps, nous considérons que les autres couches de l’architecture, et en particulier son intérieur, fonctionnent comme des couches plus dynamiques, susceptibles de modifications plus simples et plus économiques.
Cette distinction entre la permanence de l’infrastructure et la mutabilité des autres couches guide nos stratégies de conception vers une plus grande polyvalence, une meilleure adaptabilité et une réduction des interventions drastiques à long terme. En d’autres termes, et pour conclure, nous nous posons souvent la question suivante : si nous ne concevions que des structures habitables suffisamment polyvalentes, aurions-nous des habitats plus ductiles et plus durables dans le temps ?
Photos: Luis Asín
